Home Nos Activités Espace culturel Hichem Abdessamad: ‘On manque toujours d’une biographie historique de Bourguiba’
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Hichem Abdessamad: ‘On manque toujours d’une biographie historique de Bourguiba’

On ne sait si l’on doit le qualifier d’historien intellectuel ou d’intellectuel historien.
Hichem Abdessamed s’est, en effet, constamment distingué par l’étendue de son savoir et de sa culture. Ses écrits tout autant que ses interventions lors de divers séminaires et colloques sont de vrais régals.
Chez lui, la finesse de l’analyse rime toujours avec la beauté du verbe et le charme de l’improvisation…
Nous l’avons rencontré récemment à l’occasion de la conférence organisée par l’Association Club M’hamed Ali de la Culture Ouvrière sur le thème « L’évolution du religieux et du politique en Tunisie depuis le 19e siècle ». Entretien…

Comment interprétez-vous cet engouement nouveau chez nos historiens pour l’étude du fait religieux dans l’évolution historique moderne et contemporaine ?
Les premières grandes thèses d’histoire du Mouvement National étaient marquées par le paradigme social prenant acte du fait que « l’histoire officielle » s’est consacrée au seul parcours de Bourguiba. Ce faisant, ces thèses ont fait l’impasse sur Bourguiba. L’objet de l’histoire sociale est donc demeuré « le soldat inconnu » (le peuple), selon l’expression de l’historien Mohamed Hédi Chérif.
Force est également de constater que l’historiographie du Mouvement National était sous l’emprise du prisme marxiste. Cet élément occultait, en réalité, une approche positiviste qui a évacué le rôle du facteur culturel et religieux dans la mobilisation anticoloniale.
Cela n’enlève rien au mérite de cette historiographie qui était nécessaire et qui a élargi la perspective et réhabilité la dimension sociale de la lutte nationale et le rôle des divers acteurs du Mouvement National.
Aujourd’hui, l’historiographie s’est affranchie de beaucoup d’apriori et des grilles épistémologiques réductrices et commence à s’intéresser à l’action des acteurs dans sa diversité et au discours de ces acteurs sur leurs actions. D’où le regain d’intérêt pour le genre biographie, les facteurs religieux et culturels, l’histoire du temps présent…
On peut dire qu’on assiste à un éclatement de la discipline historique dont on ne mesure pas encore la fécondité.
On peut apprécier diversement l’engouement nouveau pour le youssefisme, pour la réhabilitation de tel ou tel acteur…Ce qui mérite l’intérêt avant tout, c’est la diversité des champs nouveaux de l’historiographie tunisienne.

Mais cette évolution n’est-elle pas plutôt le résultat de la pression de l’Islam politique ?
L’historien ne peut pas se déprendre du contexte géopolitique ni du contexte de la société où il vit. Car l’historien est avant tout un citoyen.

Certes, mais est-ce qu’il n’y a pas à craindre une certaine fixation sur le facteur religieux qui rappelle la fixation de naguère sur le facteur social?
Je ne crois pas à cette éventualité. Je crois que le fait nouveau réside dans la conscience nouvelle de l’importance du fait religieux, longtemps sous-estimé et sous-analysé.
A titre d’exemple, dans le sillage du 19ème siècle, les historiens ont focalisé leurs recherches sur un processus de sécularisation parfois poussif mais qui était inexorable et dont le couronnement a été les audaces laïcistes de Bourguiba.

Bourguiba, parlons-en.
Bourguiba n’a pas fait l’objet d’une biographie historique, même si sa figure traverse les écrits sur le Mouvement National. La figure de Bourguiba reste prisonnière d’un certain nombre de vulgates. Bourguiba le laïque, francophile, Machiavel anticolonial ; Bourguiba faux musulman, versus Ben Youssef véritable martyr du Mouvement National…
Dans toutes ces vulgates, c’est le rapport problématique de Bourguiba à l’Islam qui ressurgit à chaque fois.
Aujourd’hui, il y a quelques travaux qui commencent à se pencher sur la question, à commencer par les recherches de l’indispensable Fondation Témimi, en plus de travaux d’historiens professionnels et non professionnels tels que Mohamed Dhif Allah, Adnan Moussa, Lotfi Hajji et d’autres…

Comment se dessine aujourd’hui la recherche sur l’Islam dans les sciences sociales ?
Les sciences sociales ont connu un foisonnement manifeste de chercheurs qui s’intéressent au fait religieux. Parmi eux on peut citer Hichem Djait, Abdelmajid Charfi, Mohamed Talbi, Raja Ben Slama, Chérif Ferjani, Hamadi Redissi…
Au-delà de la diversité de leurs approches et de désaccords parfois profonds, ils ont un souci commun : celui de ramener le fait religieux au bercail de l’histoire profane et de réhabiliter le politique derrière une histoire saturée de théologie.

Mais ces efforts ont-ils l’impact souhaité sur la société ?
Les sciences sociales n’ont d’efficacité que dans la mesure où elles sont suivies de relais institutionnels dans la société civile, dans l’Etat, dans le système d’enseignement et dans le système des partis politiques.
Or, dans la Tunisie d’aujourd’hui, il y a une sorte de divorce entre la figure du savant (spécialiste de sciences sociales) et celle du politique.
L’intellectuel tunisien est un expert ou conseiller du prince ou “idéo utile” au sens léniniste. Il n’est jamais considéré comme un producteur d’un savoir et d’un discours socialement utile.
Le politique se contente de l’apport technique des managers.
S’agissant des questions religieuses, l’Etat se contente de l’Islam des fonctionnaires et ne s’intéresse guère à la production académique des universitaires. Il y a donc un divorce entre les deux sphères, qui aboutit à un savoir qui tourne sur lui-même et une politique technophile qui ignore les sciences sociales.

 

 

On ne sait si l’on doit le qualifier d’historien intellectuel ou d’intellectuel historien.


Hichem Abdessamed s’est, en effet, constamment distingué par l’étendue de son savoir et de sa culture. Ses écrits tout autant que ses interventions lors de divers séminaires et colloques sont de vrais régals.


Chez lui, la finesse de l’analyse rime toujours avec la beauté du verbe et le charme de l’improvisation…
Nous l’avons rencontré récemment à l’occasion de la conférence organisée par l’Association Club M’hamed Ali de la Culture Ouvrière sur le thème « L’évolution du religieux et du politique en Tunisie depuis le 19e siècle ». Entretien…


Comment interprétez-vous cet engouement nouveau chez nos historiens pour l’étude du fait religieux dans l’évolution historique moderne et contemporaine ?


Les premières grandes thèses d’histoire du Mouvement National étaient marquées par le paradigme social prenant acte du fait que « l’histoire officielle » s’est consacrée au seul parcours de Bourguiba. Ce faisant, ces thèses ont fait l’impasse sur Bourguiba. L’objet de l’histoire sociale est donc demeuré « le soldat inconnu » (le peuple), selon l’expression de l’historien Mohamed Hédi Chérif.


Force est également de constater que l’historiographie du Mouvement National était sous l’emprise du prisme marxiste. Cet élément occultait, en réalité, une approche positiviste qui a évacué le rôle du facteur culturel et religieux dans la mobilisation anticoloniale.
Cela n’enlève rien au mérite de cette historiographie qui était nécessaire et qui a élargi la perspective et réhabilité la dimension sociale de la lutte nationale et le rôle des divers acteurs du Mouvement National.


Aujourd’hui, l’historiographie s’est affranchie de beaucoup d’apriori et des grilles épistémologiques réductrices et commence à s’intéresser à l’action des acteurs dans sa diversité et au discours de ces acteurs sur leurs actions. D’où le regain d’intérêt pour le genre biographie, les facteurs religieux et culturels, l’histoire du temps présent…
On peut dire qu’on assiste à un éclatement de la discipline historique dont on ne mesure pas encore la fécondité.
On peut apprécier diversement l’engouement nouveau pour le youssefisme, pour la réhabilitation de tel ou tel acteur…Ce qui mérite l’intérêt avant tout, c’est la diversité des champs nouveaux de l’historiographie tunisienne.

Mais cette évolution n’est-elle pas plutôt le résultat de la pression de l’Islam politique ?


L’historien ne peut pas se déprendre du contexte géopolitique ni du contexte de la société où il vit. Car l’historien est avant tout un citoyen.

Certes, mais est-ce qu’il n’y a pas à craindre une certaine fixation sur le facteur religieux qui
appelle la fixation de naguère sur le facteur social?
Je ne crois pas à cette éventualité. Je crois que le fait nouveau réside dans la conscience nouvelle de l’importance du fait religieux, longtemps sous-estimé et sous-analysé.
A titre d’exemple, dans le sillage du 19ème siècle, les historiens ont focalisé leurs recherches sur un processus de sécularisation parfois poussif mais qui était inexorable et dont le couronnement a été les audaces laïcistes de Bourguiba.

Bourguiba, parlons-en.
Bourguiba n’a pas fait l’objet d’une biographie historique, même si sa figure traverse les écrits sur le Mouvement National.

La figure de Bourguiba reste prisonnière d’un certain nombre de vulgates. Bourguiba le laïque, francophile, Machiavel anticolonial ; Bourguiba faux musulman, versus Ben Youssef véritable martyr du Mouvement National…
Dans toutes ces vulgates, c’est le rapport problématique de Bourguiba à l’Islam qui ressurgit à chaque fois.
Aujourd’hui, il y a quelques travaux qui commencent à se pencher sur la question, à commencer par les recherches de l’indispensable Fondation Témimi, en plus de travaux d’historiens professionnels et non professionnels tels que Mohamed Dhif Allah, Adnan Moussa, Lotfi Hajji et d’autres…


Comment se dessine aujourd’hui la recherche sur l’Islam dans les sciences sociales ?


Les sciences sociales ont connu un foisonnement manifeste de chercheurs qui s’intéressent au fait religieux. Parmi eux on peut citer Hichem Djait, Abdelmajid Charfi, Mohamed Talbi, Raja Ben Slama, Chérif Ferjani, Hamadi Redissi…
Au-delà de la diversité de leurs approches et de désaccords parfois profonds, ils ont un souci commun : celui de ramener le fait religieux au bercail de l’histoire profane et de réhabiliter le politique derrière une histoire saturée de théologie.

Mais ces efforts ont-ils l’impact souhaité sur la société ?


Les sciences sociales n’ont d’efficacité que dans la mesure où elles sont suivies de relais institutionnels dans la société civile, dans l’Etat, dans le système d’enseignement et dans le système des partis politiques.
Or, dans la Tunisie d’aujourd’hui, il y a une sorte de divorce entre la figure du savant (spécialiste de sciences sociales) et celle du politique.
L’intellectuel tunisien est un expert ou conseiller du prince ou “idéo utile” au sens léniniste. Il n’est jamais considéré comme un producteur d’un savoir et d’un discours socialement utile.
Le politique se contente de l’apport technique des managers.
S’agissant des questions religieuses, l’Etat se contente de l’Islam des fonctionnaires et ne s’intéresse guère à la production académique des universitaires. Il y a donc un divorce entre les deux sphères, qui aboutit à un savoir qui tourne sur lui-même et une politique technophile qui ignore les sciences sociales.

Abdelmajid Haouachi

Source : Réalités On Line Tunisie

 

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